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mardi 16 août 2011

Aphasia


Un artiste repéré par Manu le Malin ne peut pas être foncièrement mauvais, n'est-ce pas ? Ainsi en est-il du Français Aphasia, quelque part entre l'indus et la techno/hardcore, sans qu'on sache trop où. Deux albums extrêmement bons sortis sur Bloc 46 (le fameux label de Manu le Malin), puis une collaboration avec ce dernier et deux/trois autres artistes du même label dans le groupe de techno-punk Palindrome, et récemment un retour en solo qui fait baver et des EPs et collaborations qui nous font attendre le prochain LP avec impatience...

Fuck yeah.

Sorti en 2001, "Brain Patch Error" est séparé en deux parties : quarante minutes d'enregistrement studio, puis trente-deux minutes de live. La partie studio est un pur régal d'industriel rythmique, jouant avec un certain minimalisme et des sons grésillants (la mid-tempo "Not Enough Free Area", pas gentille avec nos z'oreilles, ou la post-tribale "Battery Low" qui conclut cette première partie), loin du power-noise finalement très lisse des Sulphuric Saliva, mais n'excluant pas certaines mélodies simples mais envolées, au son subtilement travaillé ("Illegal Data", "Data Size Error"). On se rapproche du hardcore par certaines sonorités ("System Exclusive Address Error", "Illegal Operation Sequence") mais sans jamais vraiment y toucher. 

"Non-Existent Track", une longue intro, mais l'attente vaut le coup.

Les tracks sont courtes, pleines d'ambiances bizarres (les deux minutes treize, très calmes et hachées, de "Parameter Memory Full") et/ou de rythmiques haletantes (l'énorme "Unknown File Format", "Illegal Operation Sequence" encore, "Non-Existent Track"), formant un demi-album qui s'écoute sans coupures mais en sachant alterner les déferlantes grasses et les moments de rémission. 

C'est gras, ça grésille, ça envoie du pâté. ("Unknown File Format".)

Dans la deuxième moitié de l'album, c'est à deux extraits live de seize minutes trente chacun que nous avons affaire. Le premier, "Mixture of Noize", se révèle en fait plus mélodique que son titre ne le suggère, et, bien qu'il ne rentre jamais dans la tentation du beat à 185 BPM, révèle un peu plus explicitement ses influences hardcore que les titres qui le précèdent. C'est néanmoins un industriel rythmé mais jamais violent qu'Aphasia nous offre ici. Le second extrait live, "Fraktion", durcit légèrement le mouvement, mais en restant dans la même lignée : le jeu avec le bruit et les mélodies improbables sont à l'honneur, et on ressort de l'écoute tiraillé, parce qu'on a entendu quelque chose qui a été fait comme d'autres le faisaient déjà avant, mais avec un rendu… différent, un peu bizarre, indéfinissable. Un petit grain de folie qui s'immisce l'air de rien entre deux beats, une rythmique un peu inhabituelle, une mélodie dont on se demande ce qu'elle vient faire ici… 

Première moitié de "Fraktion".

…autant de signes annonciateurs de la folie à venir, en fait. Car le second LP d'Aphasia, "Aracheend", sorti dès l'année suivante, est une grande kermesse de l'étrange. Dès le premier titre, "Funeral Oration", on comprend qu'on n'a pas un album ordinaire entre les mains. Les beats, au son résolument hardcore, sont rapides et hachés, à la limite de l'incompréhensible, agrémentés de sonorités de machines, de sons d'ambiance diffus ; et cette mélodie qui apparaît, comme ça, sans prévenir, pour quelques secondes, et qui revient donner la tonalité d'un break d'une minute, qu'en penser ? 

Attention, cette track est un chef-d'œuvre. ("Funeral Oration", bien sûr.)

Ce qui est acquis d'office, dès ces cinq premières minutes, c'est qu'Aphasia ne joue pas dans la facilité, ni dans la continuité. Il a désormais sa cour à lui, un jardin d'enfants démoniaque, de bric et de broc, où les déferlements hardcore/minimal côtoient la poésie surréaliste et les ambiances horrifiques ("Contre Terre", "Break Some Bones"), où les angoisses se cristallisent de travers par vagues d'échos ("Speed Paranoid", "Oh, You're Insane"), où la mélodie investit les usines et les ferronneries ("Hiatus", "Shit Forgive"), sans jamais exclure un certain lyrisme musical plus lent et languissant, qui revient comme une éclaircie (la très longue "Dan Floo", "Food for Thought"). Plus de clips de trois minutes accolés les uns aux autres : sur cet album, la durée moyenne d'une track dépasse les cinq minutes, comme pour accompagner le changement radical de sonorité. 

"Hiatus". Etrange ? Oui, tout à fait.

Mon plus grand regret, c'est cette reprise totalement inutile et maladroite du "Chant des Partisans", à la fin de l'album (que j'arrête toujours trois minutes avant la fin). Le reste est une des musiques les plus étranges et captivantes que je connaisse, un album extraordinaire (au sens premier du terme) et unique (au sens le plus emphatique du terme), à des lieues du premier album du même artiste, et qu'il a encore su faire évoluer depuis, sans doute grâce, entre autres, à l'expérience Palindrome ; preuve en est l'excellent EP "Oxymoron", hardcore sale et discontinu qui se conclut sur une étrange note plus organique.

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