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samedi 23 avril 2011

Devin Townsend / Strapping Young Lad


Il y a un génie dont il est temps de parler ici. Bordel, je m'évertue à dénicher des artistes inventifs, dont la musique regorge d'émotions puissantes et prenantes, mais un des plus extraordinairement inspirés m'a échappé jusqu'ici alors qu'il a toujours été juste devant mes yeux. Pendant tout ce temps, j'ai continué à suivre son actualité, à écouter sa musique, à chantonner certaines de ses mélodies, sans même me dire "il faut que j'en parle". Je voudrais presque m'excuser auprès de lui, bien qu'il ne me lise, selon toute probabilité, jamais ; et, une fois n'est pas coutume, je vais séparer ma chronique en parties pour plus de clarté. La discographie de ce petit génie est si immense et variée que cette mesure est presque indispensable. Mesdames et Messieurs, ce long article est consacré à Monsieur Devin Townsend.

En fin d'article, vous trouverez une discographie listant les albums de Devin Townsend (en solo, y compris sous les noms Devin Townsend Band et Devin Townsend Project, ainsi que son OVNI "Ziltoid") et de son groupe Strapping Young Lad. Les lives, EP, collaborations, participations à des compilations n'y figurent pas, et je ne les évoque pas non plus dans l'article.
A côté de chaque album figure une note personnelle et purement subjective sur cet album. Chaque album est noté sur 5, les notes allant d'un 1 qui signifie "pas mal du tout, mais je n'accroche pas autant qu'à d'autres" au 5 qui signifie quelque chose entre "must" et "album culte".
Bien entendu, il est possible que vous adoriez un album que je n'ai pas vraiment aimé. Soyez curieux, faites-vous votre propre opinion, discutez-en en commentaires...




I/ 1993 - 1997 : Strapping Young Lad et la rage des débuts 

Devin Townsend est un névropathe canadien qui a été repéré par Steve Vai pour son talent de vocaliste. Il a ainsi chanté sur son album "Sex & Religion" en 1993, à peine âgé de 21 ans, et déjà largement assez talentueux pour cet exercice. Devin se paie même le luxe de composer avec Steve Vai une des chansons de l'album, joliment nommée "Pig", dans laquelle sa patte reste néanmoins relativement discrète (cette chanson étant peut-être la plus excentrique de l'album, mais de peu). Globalement, l'album n'est pas révolutionnaire, d'autant qu'il est sans doute moins inspiré que son prédécesseur, la petite pépite "Passion and Warfare". En revanche, c'est probablement à lui que l'on doit l'explosion d'inspiration de Devin Townsend, en plus de sa découverte par le grand public (grâce à l'album mais également lors de la tournée qui a suivi), et du fait que le mélange guitares-Vai/vocals-Townsend a une certaine classe. 

En haut à gauche : Steve Vai. En haut à droite : Devin Townsend.

En effet, très rapidement, l'industrie de la musique et ce qu'elle fait de lui l'écoeurent, et le robinet de sa rage s'ouvre : son premier album "Heavy as a Really Heavy Thing" sort l'année suivante sous le pseudonyme Strapping Young Lad, un condensé de thrash, de death-metal et d'industriel, puissant et rentre-dedans, qui se vend très mal mais reçoit d'excellentes critiques dans la presse spécialisée. Effectivement, malgré un son d'une qualité douteuse, l'album "Heavy as a Really Heavy Thing" est déjà une jolie petite bombe. Comment rester sage en écoutant le titre "S.Y.L." qui introduit l'album, petit condensé de nervosité teintée d'électronique et ponctuée de "fuck" toutes les deux secondes, dont le refrain est une petite merveille de mélodie enragée ? Le reste de l'album est sensiblement à l'image de ce titre, à part la plus calme et de très bonne facture "The Filler - Sweet City Jesus", malgré quelques petites faiblesses sans doute imputables à la jeunesse. Le mélange death-thrash un peu "déjà-vu" de "Happy Camper (Carpe B.U.M)", le fait qu'on attend pendant trop longtemps que "Skin Me" se densifie et s'énerve... Des petites imperfections qui ne masquent pas le fait que cet album est d'une inventivité remarquable.

"S.Y.L" : une fondation, sans conteste. (Avec un clip d'époque. Et un son de VHS-Rip d'époque aussi.)

Strapping Young Lad devient rapidement un véritable groupe, dont les musiciens sont meilleurs les uns que les autres, qui sort en 1997 l'album "City" ; un acte fondateur, ni plus, ni moins. La rage est plus contrôlée, ce qui la rend paradoxalement plus puissante. L'association de rythmiques rapides et de riffs sombres s'associe à l'incroyable aisance vocale de Devin Townsend dans une symphonie destructrice mais recelant une étonnante délicatesse : des titres comme "All Hail the New Flesh" ou "Detox" sont des bombes en puissance, alliant mélodie et violence mieux que Fear Factory ne savait le faire à l'époque (je ne me ferai pas que des amis avec ce genre de comparaisons iconoclastes), mais la fin de l'album cède la place à un metal très doux et mélodique : "Room 429" et "Spirituality", les deux chansons qui concluent le chef-d'oeuvre, reflètent une sorte de post-romantisme envoûtant qui ouvre déjà la voie au projet solo que Devin Townsend est en train de créer.

"All Hail The New Flesh" : relents de psychédélisme et violence contrôlée.




II/ 1997 - 2001 : Exploration, expansion, explosion

Devin pense déja depuis quelques années à enregistrer et publier des compositions bien éloignées de l'esprit de Strapping Young Lad, lorgnant plus du côté du rock et du metal progressif. Son inspiration et sa liberté vocale extraordinaire laissent a priori présager le meilleur, et il ne décevra pas. Son premier album solo, quelques mois a peine après "City", sort initialement sous le nom "Biomech", avec pour nom d'artiste Ocean Machine, mais il sera vite réédité sous le nom "Ocean Machine : Biomech" en tant qu'album de Devin Townsend. Le label HevyDevy Records est créé pour l'occasion, pour produire cet album dont aucun label ne voulait... et cela aurait été du gâchis : ce premier album est déjà d'une grande maturité, métissant un metal profond et résonnant avec des passages ambients pour créer un son envoûtant et étrangement lumineux. Certaines chansons officient même dans un style rock progressif très doux ("Sister", "Greetings", "Funeral", "The Death of Music") voire ambient ("3 A.M."), tandis que d'autres sont des produits hybrides rock/metal/progressif, puissants et mélodiques, du meilleur effet (la superbe "Seventh Wave", "Life", la poignante "Regulator").

"Regulator", un parfait exemple de l'hybridation Townsendienne, une des chansons les plus denses de "Ocean Machine : Biomech", et sans doute une de ses pierres angulaires. (Ici interprétée par le Devin Townsend Band, sur le DVD bonus de l'album "Synchestra".)

Lors de la même année 1997, Devin Townsend décide de se rendre dans un hôpital psychiatrique, pour savoir "what's wrong with him". On lui diagnostique des troubles bipolaires qui, sans doute, fournissent d'excellentes explications concernant, d'une part le grand écart musical entre Strapping Young Lad et son projet solo, d'autre part son irrépressible besoin de composer, enregistrer et jouer de la musique en permanence. Ledit "grand écart" restera néanmoins relativement discret sur son deuxième album solo, "Infinity", qui suit la voie tracée par le premier album, en la raffinant quelque peu (la chanson d'introduction, "Truth", l'aspect rock affirmé de "War", la vibrante "Life is all Dynamics" et la presque Pink-Floydienne "Unity" qui sonnent déjà comme l'avant-"Terria"), en l'enrichissant (le côté très pop du refrain de "Christeen", le rythme valse de "Wild Colonial Boy"), en lui rajoutant même quelques petites touches de folie (la très groovy et old-fashioned rock "Bad Devil", le progressif déluré de "Ants"), et au final en l'amenant encore un niveau au-dessus, comme pour nous préparer à ce qui va suivre...

"Truth", ou la mutation du talent en génie.

Avant que Strapping Young Lad ne se remette à vivre, Devin enregistrera encore deux albums sous le nom Devin Townsend, composés à 95% par lui seul. Que cela soit dit tout de suite : ces deux albums sont sans doute les meilleurs que Devin Townsend a sortis sous son seul nom, et dans deux styles très différents. "Physicist", en 2000, est probablement l'album le plus atypique de Devin, et le plus "étrange" et difficile d'accès : l'artiste y mélange avec envie la rapidité et la lourdeur de Strapping Young Lad aux mélodies et au côté progressif de son projet solo (d'ailleurs, l'album a été enregistré avec le line-up complet de Strapping Young Lad). Certains ont été presque déçus par cet album, qui leur a semblé être du sous-SYL, pas toujours inspiré, jouant parfois sur la vitesse pour la vitesse, et se répétant sur la fin ; beaucoup de critiques le considèrent comme une sorte de creux dans la carrière de Devin Townsend, et lui-même en parlait encore en 2008 comme de son "pire album" ; pour ma part, je trouve qu'il y a un véritable génie dans cet art de l'évocation, cette façon de communiquer la zeuhl (maintenant, vous savez ce que cela signifie, pas vrai ?) au milieu de la furie comme Charles Bukowski faisait de la poésie avec des injures. Il n'y a tout simplement rien à jeter dans cet album, violemment délicat, qui met en évidence un des plus grands "paradoxes" de l'art, dans cette façon qu'il a parfois, aux mains de rares génies, de réconcilier les extrêmes et de les sublimer. Et si Devin n'est pas d'accord avec moi et trouve cet album mauvais, je l'emmerde.

Difficile d'en choisir une seule dans tout l'album : "Namaste", "Devoid", "Irish Maiden" sont superbes, et j'ai failli craquer pour "Material"... Finalement, ce sera "Kingdom".
Et, pour l'anecdote, "Physicist" était à la base "Fizzicist", un projet initié par Devin Townsend et Jason Newsted. Oui, celui de Metallica, oui.

En revanche, ce sale con de Canadien bipolaire ne me contredira sans doute pas lorsque j'encenserai "Terria", sorti l'année suivante (en 2001, pour ceux qui n'ont pas suivi), qui est une sorte de retour aux sources du projet solo Devin Townsend, dans lequel les enseignements de "Physicist" ne semblent transpirer que très légèrement, appuyant une certaine pesanteur sur laquelle Devin joue au détour de quelques riffs (sur "Mountain" et "Earth Day" particulièrement). L'ensemble de l'album est une sorte de metal progressif introspectif (à la limite du psychédélisme selon moi), développant des ambiances à l'image de cette sorte de sérénité contrariée dont l'artiste semble bénéficier. Difficile de décrire simplement l'intensité de l'album, la force émotionnelle qui émane de chaque morceau, le voyage du doute à la béatitude auquel "Terria" semble nous inviter. Trop difficile pour le petit chroniqueur idiot que je suis, peut-être ? Pour le dire en quelques mots : cet album est Beau. Et oui, il y a une majuscule à cette Beauté-là, à cette profondeur émotionnelle honnête et inspirée. "Terria" est sans nul doute le chef-d'oeuvre de Devin Townsend, son oeuvre la plus directe et la plus vibrante.

"Earth Day", peut-être la pierre de voûte de l'album. Voire de la carrière de Devin. Pure fuckin' magic.



III/ 2002 - 2005 : Passage à vide... ou pas.

"Terria" était pour Devin un album thérapeutique, de son propre aveu. Cela explique peut-être l'intensité de cet album, l'étrange beauté qui en émane. Une fois cet album passé, et sans doute la catharsis qui l'accompagne, Devin Townsend décide, d'une part de retourner à l'attaque pour faire du Devin plus "smooth", et d'autre part de relancer la machine de guerre Strapping Young Lad, sortant ainsi deux albums la même année 2003.

"Accelerated Evolution", estampillé Devin Townsend, est un album plus posé, plus "sage" que ses deux prédécesseurs, fusionnant avec toujours le même talent des éléments de rock, de progressif, avec un fond de metal. La réception de cet album a souvent été excellente, notamment pour certains journalistes qui avaient jugé que "Terria" allait "dans la mauvaise direction". Ah. De mon côté, j'aurai un avis plus mitigé, pour ne pas dire très critique. "Terria" est un album inventif, ouvert, novateur ; à l'inverse, "Accelerated Evolution" semble presque jouer la carte de la facilité, mettant en avant un aspect très pop-metal des eighties ; et bien que l'opus soit composé et interprété avec une honnêteté évidente (ainsi qu'un talent plus que certain, ne jetons pas non plus la pierre), tout le monde ne se retrouvera pas dans cet album, qui sombre dans un easy-listening reposant, sage, à mille lieues du tourbillon névrotico-créatif qui caractérise à mon sens les plus grandes oeuvres de Devin Townsend.

"Sunday Afternoon", sans doute la plus représentative du talent de Devin -- c'est sur le style qu'on peut accrocher, ou (comme moi) ne pas trop accrocher.

L'album éponyme de Strapping Young Lad, sorti la même année, a en revanche reçu un accueil mitigé de la presse internationale. C'est ainsi que, pour cet opus-ci, je me rattacherai naturellement à l'opinion majoritaire. SYL n'est pas devenu un mauvais groupe, ni Devin un mauvais compositeur ; en revanche, la folie jubilatoire (et souvent très second degré) des deux premiers albums laisse ici la place à un metal plus proche du thrash et du death, abandonnant ses extravagances industrielles au profit de compositions plus rentre-dedans, directes, propres. Finalement, on retrouve sensiblement la même tendance dans "Strapping Young Lad" que dans "Accelerated Evolution" : une façon de viser la propreté, une certaine "droiture musicale", presque trop sérieuse. Cela n'empêche pas l'album d'être un très bon album, efficace, colérique, mais loin du statut de "culte instantané" que "City" mérite clairement.

"Dire/Consequence", les deux premières pistes de l'album. Une belle claque quand même, soyons honnête.

L'année suivante voit la naissance de "Devlab", aussi expérimental que son nom l'indique... Début sur une sorte de fanfare démoniaque dirigée par un maître d'orchestre qui braille comme un damné, puis plongée dans de l'ambiant ; bifurcation industrielle (voire bruitiste), puis échos de guitares acoustiques ; passage d'une digression house presque second-degré à une longue plage quelque part entre le psychédélisme et le dark-ambient à la Iszoloscope : "Devlab" est une création étrange, pas franchement cohérente, dont on ne sait trop que penser. Ne s'adressant à aucun public en particulier, l'opus est quelque part entre l'inutile et le génial, sans que l'on n'arrive jamais à savoir où -- de la même manière qu'il est quelque part entre le planant et l'anxiogène. La folie débridée de Devin a créé une sorte de monstre inclassable, à écouter en redescente d'acide pour mieux en apprécier la bizarrerie. Certains adoreront, d'autres ne comprendront rien. Pour ma part, un peu des deux.

Dixième piste de "Devlab". Perché, étrange, remarquable (au premier sens du terme), extraordinaire (idem).

En 2005, SYL remet le couvert avec l'album "Alien", un album sans doute plus inspiré et mûr que son prédécesseur. Devin Townsend commence à se souvenir de ce qu'il aime le plus faire : mélanger la violence martiale de ses racines death-metal et les mélodies du metal progressif et du rock. Il n'y a plus la froideur et la compacité d'un "City", lequel, de par son état d'oeuvre isolée (le précédent était bien moins mûr, les suivants sont bien plus "posés" et le resteront sans doute), affirme pour de bon son statut d'album culte. "Alien" est un album de metal mélodique pêchu mais paradoxalement doux, qui sent bon le retour de flamme. Violence maîtrisée, millimétrée, et rythmiques punchy ("Imperial", "Shitstorm", "Shine") côtoient une certaine douceur et des mélodies vocales superbes ("Two Weeks", le méga-single "Love ?"). Reste toujours une certaine nostalgie, qui rend l'album difficile à aduler -- alors qu'il est si facile à adorer, mais la nuance est lourde de sens. Il faut néanmoins savoir aller de l'avant... Devin semble reprendre du poil de la bête, et bien que la violence au second degré de ses débuts semble disparue, il dispose encore d'une énergie certaine, qui va sans doute s'exprimer encore plus. D'autant que "Alien" a été composé avec Gene Hoglan et arrangé avec tout le groupe, ce qui en fait le premier album dont Devin n'a pas composé lui-même 95 % du contenu ; cette demi-renaissance est ravissante, mais on s'impatiente de le revoir en solo, et/ou de voir le SYL nouvelle formule s'affirmer en tant que groupe à part entière.

"Love ?", peut-être la chanson de SYL la plus connue... Les nostalgiques des "All Hail The New Flesh" ne s'y retrouvent pas tous, mais cela reste un excellent morceau.



IV/ 2006 - 2007 : Guess who's back ?

Chez certains artistes, la surproductivité est mauvais signe. "Avoir plein d'idées" ne veut pas toujours dire "avoir plein d'idées différentes ou originales", et l'opposition qualité/quantité est souvent mise en avant, comme s'il était une loi incoercible de la nature selon laquelle le produit des deux était constant. En réalité, il est de rares artistes, dont le talent frôle le génie, qui parviennent a suivre plusieurs directions en même temps et à être très bon dans toutes. Devin Townsend prouve en 2006 qu'il est de ces rares personnes, en sortant trois albums dans la même année : un nouvel album de son projet personnel (devenu le Devin Townsend Band), un nouvel album de Strapping Young Lad, et un album ambient qui prend en quelque sorte la suite de "Devlab". Et les trois sont très bons. Si si, je vous jure.

L'album du Devin Townsend Band, "Synchestra", trouve un agréable compromis entre l'explosion de "Terria" et la tranquillité exagérée de "Accelerated Evolution". L'opus se balade entre la chansonnette pénétrante ("Let it Roll", "Mental Tan") et une certaine grandiloquence rythmée et dynamique ("Hypergeek", "Gaia", "Judgement"), trouvant généralement un superbe équilibre entre les deux ("Triumph", la longue et superbe "Pixillate", "A Simple Lullaby"), et se permettant quelques excentricités (une en particulier, à savoir l'enchaînement "Vampolka"/"Vampira") qui parviennent à ne pas jurer avec le reste de l'album, qui est pour le compte d'une fluidité et d'une cohérence remarquables. En un mot comme en cent, un excellent album de Devin Townsend. Je ne sais toujours pas quoi penser de sa dernière piste et de son "Sunshine and happiness for all", mais je crois que ce mec a un sacré sens de l'humour.

Le superbe (et très sérieux) clip officiel de "Vampira", duquel on date l'invention du legbanging, pratique marginale mais toujours appréciée lors des concerts de metal.

Du côté de Strapping Young Lad, "The New Black" est une sacrée claque. De l'explosion de rage au second degré ("Decimator", "You Suck", la très heavy-metal "Far Beyond Metal") à l'illumination de beauté mystique (la tout simplement parfaite "Almost Again"), en passant par l'hymne de ralliement ("Antiproduct" et sa très belle orchestration pour cuivres et pipeau, "Hope" et sa démarche presque martiale, "Fucker"), rien, strictement rien, dans cet album ne laisse indifférent. Tout simplement.

Clip officiel de "Wrong Side". Dieu que c'est beau.

La musique de SYL s'enrichit et s'ouvre à de nouveaux horizons ("Monument"), introduisant des sonorités mélodiques quelque part entre l'épique et le psychédélique (le superbe "Say the word and I'll be gone" de "Wrong Side", voir vidéo ci-dessus) tout en gardant en filigrane cette énergie rentre-dedans qui a toujours été sa marque de fabrique (le morceau "The New Black" qui conclut l'album), et le groupe nous pond un opus magistral, prenant du début à la fin (en plus de battre le record du nombre de "fuck" prononcés dans un skeud). Paf, dans ta gueule.

Clip de "Almost Again". Paf. (Et oui, cet album est tellement génial qu'il mérite deux vidéos. Je fais ce que je veux, d'abord.)

Troisième album de l'année 2006, entièrement made in Devin, "Hummer", successeur du très surprenant "Devlab", est un album d'ambiant plus posé, presque sage, pas forcément grandiose à proprement parler (comparé par exemple au premier album de Triatoma, projet parallèle de l'artiste indus grenoblois Sulphuric Saliva) mais très bien construit, qui se savoure avec un grand plaisir. Difficile d'en dire plus, à vrai dire... En tout cas, cette ambiance mi-lumineuse mi-glauque qui est développée dans les six titres et  75 minutes de "Hummer" constitue une expérience très particulière qui vaut d'être vécue au moins une fois.

"Consciousness Causes Collapse", troisième des six pistes de cet opus étrange.

S'amusant de plus en plus à brouiller les pistes, Devin Townsend sort l'année suivante un nouvel OMNI nommé "Ziltoid The Omniscient", opus étrangement délirant (pour ne pas dire totalement fumé) alors que Devin est moralement et émotionnellement au plus bas. Sorte de soap-space-opera metal débridé (contenant des gros morceaux d'humour, comme la superbe phrase "I am so omniscient that if there were two omnisciences, I would be both !"), "Ziltoid" propose, sur un scénario très "étrange", un concept-album oscillant entre des montées en puissance presque power-metal, quelque part entre Bal-Sagoth et Stratovarius ("Ziltoidia Attaxx !!!"), et des passages mélodiques plus proches du Devin Townsend Band, s'acoquinant avec des influences de metal progressif ou mélodique qui font penser à la participation de Devin Townsend à Ayreon, sur l'album "The Human Equation", en 2004 ("Solar Winds", la relativement pop "Hyperdrive", la partie chant décalée de "Planet Smasher"), voire même occasionnellement aux constructions néo-classiques de "vieux de la vieille" comme Yes ou Frank Zappa ("N9", "Color Your World"). Un album pour voyager, dans tous les sens du terme... Et accessoirement un "sacré morceau".

Un grand jeu d'internaute : "Ziltoidia Attaxx !!!" sur des images du film "Mars Attacks". Deux trucs délirants et géniaux mis ensemble, ça ne peut être que bon, pas vrai ?



V/ 2008 - 2011 : Et maintenant ?

Après avoir pris un peu de temps pour lui, fatigué par les tournées et l'expérience Strapping Young Lad (groupe qui rend officiellement l'âme en 2007, juste après avoir pondu ce qui est peut-être son meilleur album), Devin décide de faire de la musique depuis chez lui, sans courir dans tous les sens. En septembre 2008, il déclare sur son forum officiel :
Ce sera mon album le plus merdique... le pire, le plus nul, la bouse la plus chiante que je puisse créer. Je suis allé trop loin, j'aurais du m'arrêter et devenir plombier.

...oh non, merde... Je voulais dire un "classique qui renouvelle le genre"
Ou bien... juste un autre album bizarroïde dans une longue lignée d'album bizarroïdes, et je me demande bien si je les écouterais si ce n'était pas moi qui les composais.
Quoi qu'il en soit... il est en route... et il s'appelle "Ki".
Ce qui me donnera une deuxième occasion de ne pas être d'accord avec lui, et la troisième ne va pas tarder à suivre. Annoncés comme les épisodes 1 et 2 d'une quadrilogie musicale, respectivement un apéritif et un premier plat de résistance (d'après d'autres dires de Devin), "Ki" et "Addicted" sortent tous les deux en 2009 sur le label personnel de Devin Townsend, HevyDevy Records (alors que "Ziltoid" avait été distribué par l'excellent label progressif Inside Out).

J'aurais du mal à penser à "Ki" comme un "album bizarre parmi d'autres". Certes, on est loin du plaisir arc-réflexe produit par des oeuvres plus directes comme "Terria" ou "The New Black" ; "Ki" joue dans le registre d'un rock progressif plus intimiste, aux structures savamment construites, avec une influence indéniable du rock métissé jazz des années soixante-dix voire du blues, avec Duris Maxwell (de Jefferson Airplane, entre autres) à la batterie, sur lequel Devin parvient à donner à sa voix une douceur qu'on ne lui connaissait pas jusqu'ici ; et à l'exception de quelques passages légèrement plus nerveux que d'autres ("Gato"), on reste dans un relatif calme pour le moins surprenant. De là à dire que "Ki" n'est qu'un simple apéritif... Pour moi, c'est un très bon album, dans un registre qui pourtant ne m'intéresse pas beaucoup d'habitude. Après, chacun ses goûts.

"Heaven Send". Plus en retenue, plus "intimiste" : un savant mélange de talent et de sagesse, avec une chanteuse invitée à la voix... agrrrrrrouuuuh.

En revanche, "Addicted" est plus un sujet qui fâche. Il est, dans mon classement personnel, et à l'encontre encore une fois de l'avis de Devin lui-même, l'album le moins intéressant de sa carrière. D'aucuns trouveront bon nombre d'objections, et je ne tenterai pas de les contredire : aucune sensibilité n'est meilleure qu'une autre. J'ai même de très bons amis qui trouvent "Addicted" très bon alors qu'ils se sont endormis sur "Ki", et je ne leur jette pas la pierre. Mais... comment dire ?.. Il y a de très bonnes choses dans l'album, un côté très heavy plutôt plaisant, et puis des petites miettes d'électro, parfois un peu "trop" poussées (la fin techno/house de "Awake", notamment -- et osez me dire que le début de "Universe in a Ball" n'est pas une parodie de Static-X !), mais il y a à la fois un classicisme rock inhabituel chez le monsieur (90 % des riffs de l'album sonnent déjà-entendus) et une sorte de candeur, voire de niaiserie, dans la composition ("Bend it like Bender" ressemble à du Nena croisé électro-rock, et la superbe voix d'Anneke de The Gathering n'arrange pas les choses -- elle ne les arrange pas non plus sur "Resolve", et le duo avec Devin sur la ballade pop "Ih-Ah" ressemble à tout sauf à du Devin Townsend). Le Devin qui ne sortait que des choses très bizarres intégralement composées sous "certaines influences" semble s'être évanoui sans crier gare. La reprise de "Hyperdrive" (la petite ballade de "Ziltoid the Omniscient") est à la limite du viol. J'ai également omis les points d'exclamation qui ornent chaque titre de chanson de l'album, pour votre confort oculaire. Et le pire dans tout ça, c'est que "Addicted" est malgré tout un bon album. Mais peut-être pas un très bon album de Devin Townsend.

"Resolve", sixième piste de l'album, très représentative de ce qui m'ennuie dans "Addicted". Mais vous avez le droit d'aimer.



Et maintenant ? Maintenant, on attend avec impatience les deux autres Devin Townsend Project prévus pour cette année, décrits respectivement comme un album dédié aux amateurs de Strapping Young Lad et de Ziltoid ("Deconstruction") et un dessert ambient ("Ghost"). Et puis "", le successeur de "Ziltoid The Omniscient", dont il semblerait que l'on ait peu de nouvelles. Patience, patience...




Discographie

(Encore une fois, une étoile ne signifie pas "nul à chier", voir introduction.)

1995 :
☆ Strapping Young Lad, "Heavy as a Really Heavy Thing"

1997 :
★ Strapping Young Lad, "City"
☆ Devin Townsend, "Ocean Machine : Biomech"

1998 :
☆ Devin Townsend, "Infinity"

2000 :
★ Devin Townsend, "Physicist"

2001 :
★ Devin Townsend, "Terria"

2003 :
☆ Strapping Young Lad, "Strapping Young Lad"
☆ Devin Townsend Band, "Accelerated Evolution"

2004 :
★☆ Devin Townsend, "Devlab"

2005 :
★☆ Strapping Young Lad, "Alien"

2006 :
★★ Devin Townsend Band, "Synchestra"
★★★ Strapping Young Lad, "The New Black"
★☆ Devin Townsend, "Hummer"

2007 :
★ Devin Townsend Presents "Ziltoid the Omniscient"

2009 :
☆ Devin Townsend Project, "Ki"
☆ Devin Townsend Project, "Addicted"

A venir :
Devin Townsend Project, "Deconstruction"
Devin Townsend Project, "Ghost"
Devin Townsend Presents ""

1 commentaire:

Anonyme a dit…

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