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lundi 17 janvier 2011

Blaerg


Imposons aujourd'hui le terme pompeux et imprécis de "breakcore" pour décrire ce genre de musique électronique, dont les origines remontent à des grands parmi les grands comme Aphex Twin et Venetian Snares, qui se complaît dans les cassures rythmiques et, parfois aussi, la multiplication des influences et des samples d'origines inconnues.

Bien entendu, il est impossible de parler de ce style sans vénérer Aaron Funk aka Venetian Snares, l'homme qui a chamboulé, déstructuré, reconstruit, réinventé le breakbeat (et, d'un point de vue de musicologue averti, un des seuls artistes électro, au sens le plus large du terme, à construire quasi-systématiquement ses tracks sur des rythmes non-binaires, car ce monsieur est un amoureux du 5/4 et du 7/4 et en met quasiment partout). Quant à la liste des artistes qui se sont engagés dans la brèche ouverte par le précédemment nommé, ils sont tellement nombreux qu'il ne viendrait à l'idée de personne de tenter de les lister, et une large majorité d'entre eux n'a apporté aucune valeur ajoutée à sa musique, car Venetian Snares est plus qu'un précurseur : c'est aussi un artiste fin et inspiré, et chacun de ses albums est un chef-d'oeuvre à sa façon. Difficile de suivre ses traces sans se contenter de marcher grossièrement dedans, et beaucoup tombent dans le piège de la photocopie : les idées, moins l'inspiration.

"Szamar Madar", par Venetian Snares, sur l'album "Rossz Csillag Alatt Született". Appelez-le papa, ça ira plus vite.

Blaerg, jeune bidouilleur originaire de l'Ohio, est un de ceux qui ont su contourner élégamment ce piège, notamment sur l'album "Dysphoric Sonorities", son premier LP sorti en 2008 sur le label indépendant Bottle Imp Productions (après deux compilations de vieux titres et raretés diverses). Bien sûr, l'inspiration se ressent, et ce dès les rythmiques de batterie ternaires épileptiques sur "Profane Esoterica", qui introduit l'album, et qui est d'ailleurs la preuve la plus flagrante que Blaerg est avant tout un fan de Venetian Snares -- mais on peut citer aussi les cassures rythmiques de "Ebullient Leitmotiv" ou la construction générale de "Unmitigated Verbosity". Il y a cependant dans cet album plus qu'un simple hommage au Maître : l'insertion d'une palette d'influences bien plus variée permet de véritablement aérer les compositions (des sonorités technoïdes de "Thrice Vexed" au chant et instruments orientaux sur "Crepuscular Harlotry", en passant par la basse en slapping de "Hermaphrodite Android's Cumshot Infinity"), et, de même qu'un Igorrr, Blaerg parvient le tour de force qui consiste à créer un tout cohérent à partir de fragments épars (nom de Dieu, fumer un pétard sur la dernière track de l'album doit être une expérience sévèrement psychédélique). "Dysphoric Sonorities" nous balade sur une multitude de paysages, mais dont on sent clairement qu'ils appartiennent tous à la même contrée : l'ambiance globale est profonde, élégante, racée même ; Blaerg construit, d'une façon qui n'appartient qu'à lui, une esthétique de la nuisance sonore.

"Crepuscular Harlotry". Fermez les yeux, vous y êtes.

Cette chronique rebondit sur l'actualité, car Blaerg a sorti cette année (autant dire il y a deux semaines) son nouvel album, "Everything Was Altered". Il aurait aussi pu le nommer "Taking the core out of breakcore", pour plus de clarté : adieu les sombres assauts hardcore au détour de ruelles cauchemardesques. Blaerg est toujours fou, il aime toujours autant casser les rythmes, jouer aux Legos avec les breakbeats de ses parents, mais sa nervosité a fait les valises pour laisser la place à une musique plus mélodique, presque ambiante parfois, dans une veine quelque peu IDM qu'un Autechre ne renierait pas. Bien qu'occasionnellement présents (je pense notamment à "Gamma Burst" et ses samples vocaux), les échantillons en vrac n'ont plus un rôle prépondérant : Blaerg découpe ses rythmes et écrit ses mélodies tout seul comme un grand, et le résultat est, au minimum très agréable, parfois franchement extatique (la superbe "Metacognitive Double Bind"). 

La fameuse "Metacognitive Double Bind". On en redemande.

Douceur, amour, et rythmiques passées au hachoir : le breakcore et l'IDM sont fondamentalement des musiques paradoxales... et une contribution comme celle de Blaerg est de celles qu'on ne peut pas laisser passer. Et si je rajoute que ledit dernier album est à un prix totalement libre (c'est-à-dire gratuit si vous le souhaitez) sur le Bandcamp de Bottle Imp Productions, ça ne vous laisse plus aucune putain de raison de passer à côté.



Téléchargement/achat de "Everything Was Altered" sur Bandcamp : http://bottleimpproductions.bandcamp.com/album/everything-was-altered


PS : les débuts, plus secs et breakcore, de cet artiste sont également très bons. La track "Incessant Subversive Decibels", par exemple, est tout simplement jouissive.

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