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vendredi 27 mai 2011

Dirge


Un groupe français, formé en 1994, dont le nom a trop vite été recouvert par ceux, grandiloquents, du trio de tête du postcore : Neurosis, Isis, Cult of Luna, le triumvirat abyssal qui nous ferait presque oublier qu'une scène ne se construit pas sur trois groupes -- mais surtout, un groupe qui nous fait réaliser que Neurosis n'a pas la seule paternité du style, qui est aussi né dans le même temps en France grâce à des groupes comme Dirge.
Dès son premier album, "Down, Last Level" en 1998, Dirge affirme une personnalité marquée dans un style hardcore étouffant, sombre, renforcé par des samples aux sonorités crues, pour un rendu quelque part entre le postcore alors tout juste naissant (Neurosis a sorti son "Through Silver in Blood" deux petites années auparavant, Cult of Luna et Poison the Well viennent de naître, Isis attendra encore un an) et le metal industriel déjà bien implanté ("Psalm 69" de Ministry et "Broken" de Nine Inch Nails sont sortis six ans plus tôt). On peut regretter la batterie électronique qui sonne parfois trop artificielle, ou peut-être cette façon d'imposer certains samples ad nauseam (dans "God Cut My Legs" ou au début de "Rain from the Core"), mais il y a clairement plus que de l'inspiration chez ce trio français : "Down, Last Level" est sombre, martial, joue avec les codes, les sonorités du piano au larsen, du riff gras à l'ambiance noise psychédélique... et ces mêmes éléments qui pouvaient déranger à première écoute prennent en fin de compte pleinement part à ce rendu si particulier que l'opus dégage. Dès son premier album, Dirge montre de quoi il est capable, avec brio, et endosse sans le vouloir une partie de la paternité d'un style.

"Rain from the Core", sombre, lourde, impitoyable.

Deux ans plus tard, le très beau "Blight and Vision Below a Faded Sun" ne présente plus cet aspect industriel, presque noise, que son prédécesseur mettait en avant, pour se focaliser sur des riffs lourds et/ou dissonants ("Below", les cinq notes simples et magiques de "Clearaway", les glissandos oppressants de "Grey") et une rythmique de batterie, certes pesante (les triolets de toms graves sur "Proceed", les rythmes parfaits de bout en bout de "Near my Soul"), mais qui amène à la musique du trio devenu quintette une dimension plus organique. Le Dirge nouveau, post-hardcore à la beauté glaciale rehaussé de samples électro/ambients du meilleur effet, fait encore penser au Neurosis de la même époque (le miraculeux "Times of Grace" est sorti l'année précédente, soit en 1999), mais son approche moins étouffante, appuyée par un mastering qui rend le son plus distinct et moins dense, donne à "Blight and Vision..." une sorte de crudité sonore qui empêche de pousser trop loin la comparaison, et permet d'apprécier le son du groupe français pour ce qu'il est, et non en le ramenant ad libitum à ses influences. Une grande réussite, indéniablement, qui laisse présager que Dirge sera à classer parmi les pierres angulaires du postcore... et le titre calme et instrumental qui termine l'opus, "Pulse (Of Ending Star)", est tout simplement un chef-d'oeuvre.

"Near my Soul", rugueuse et sombre, une grande réussite dans un grand album.

Par la suite, Dirge ne fera que confirmer cette impression. La première occasion sera l'album "And Shall the Sky Descend", sorti en 2004, dont la structure même est lourde et planante : quatre titres pour 73 minutes. La richesse des morceaux, qui naviguent dans des eaux troubles quelque part entre postcore et sludge (avec des apports du postrock ou du psyché), est une invitation à se laisser emporter et surprendre. Chaque morceau est une étape essentielle : les 24 minutes de la chanson "And Shall the Sky Descend" ouvre l'album sur une sombre et massive mélopée emplie d'un spleen existentiel profond, puis sa longue descente appuie encore cet étouffement lacrymal qu'elle suscite, pour au final ouvrir sur une note à la douce saveur psychédélique ; la moitié plus courte "The Birdies Wheel" joue dans un registre plus sombre, presque glauque, qui est contrebalancé par la superbe "The Endless", va-et-vient entre douceur post-rock et rage postcore ; les 19 minutes de "Glaring Lights", qui concluent l'album, nous abandonnent à une sorte de transe hypnotique chargée d'une mélancolie presque lumineuse, et cette fois encore, on en redemande.

"The Endless", en deux parties (merci Youtube).

Une nouvelle confirmation du talent du groupe survient en 2007 avec leur quatrième album "Wings of Lead over Dormant Seas". Comme son nom (littéralement, "des ailes de plomb sur des eaux dormantes") l'indique, cet album est plus appuyé encore que ses prédécesseurs : durant une heure et cinq pistes s'y développe un postcore profond, presque métaphysique, soutenu par des sonorités post-rock (le superbe début presque ambient de "Épicentre") et quelques sons électroniques diffus (la trop courte "End Infinite"), le tout avec l'appui d'un chant qui ose s'affirmer, entre des hurlements saisissants ("Meridian") et un chant grave et profond, voire le délicat mélange des deux (la grandiose fin de "Épicentre"). Dire que le résultat est prenant serait un euphémisme à la limite de l'insulte, et la façon dont certains passages sont prolongés, comme ne voulant jamais partir (la fin de "Lotus Continent", qui débouche sur la superbe et très calme conclusion "Nulle Part") participe à une immersion dont on ne veut plus s'échapper.

Les deux moitiés (Youtube oblige, encore une fois) de "Meridian", qui ouvre "Wings of Lead over Dormant Seas".

Et ce petit dernier, "Elysian Magnetic Fields", tout frais sorti... Que dire ? Quand je lis, au détour d'un site pourtant sérieux, une classification de Dirge dans le "postcore à la Cult Of Luna", j'ai envie de m'arracher les cheveux. D'une part, parce que Cult Of Luna est un minot à côté de Dirge, et que le simple fait de dire "Dirge ressemble à CoL" et pas l'inverse, tout ça à cause d'une différence (injuste) de popularité, est quelque part entre la bourde et la diffamation. D'autre part, et je l'ai déjà dit dans une autre chronique, parce qu'on n'imite pas une vibration, une émotion, et que Dirge développe un univers très particulier, dont le ressenti est hélas au-delà des mots, et qui n'appartient qu'à lui. "Elysian Magnetic Fields" prolonge encore la magie des deux précédents, encore plus subtile, intangible, mais dont le ressenti fait mouche.

"Cocoon", troisième piste de "Elysian Magnetic Fields".

C'est sans doute la plus grande difficulté quand on veut "raconter" une musique comme le postcore : l'oreille "impie" trouvera que tout se ressemble, et on n'arrivera sans doute jamais à lui expliquer en quoi un groupe est différent d'un autre. Je pourrais décrire le plus précisément du monde certains passages de "Elysian Magnetic Fields", et on me dirait "ouais, c'est construit comme du Neurosis, quoi". Comment expliquer avec notre pauvre langage si pitoyablement restreint et imprécis l'unicité du voyage auquel Dirge invite ? Comment raconter cette expérience à la saveur si particulière sans revenir inconsciemment à de maladroites comparaisons avec d'autres groupes du même "genre" ? Ce qui est clair, c'est que le son de Dirge est lourd, hypnotique, impitoyablement construit pour qu'on ne puisse pas s'en extraire, et qu'on n'en ait, de toute façon, aucune envie. Parvenir à enrichir de la sorte le style postcore, à coups d'inspirations lorgnant vers le post-rock autant que l'industriel, et en ressortir une musique aussi étrangement douce et enivrante, dont le rendu global est si particulier, tient presque du miracle. Et c'est le genre de claques que l'on ne peut pas retrouver dans n'importe quel style, ni chez n'importe quel "bon groupe". Mais Dirge est plus qu'un bon groupe.

"Elysian Magnetic Fields", la chanson. Pim, pam, poum.




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