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vendredi 5 août 2011

Album en or : Mayhem, "A Grand Declaration of War"


Mayhem est un groupe qui a énormément fait parler de lui. Né en 1984, le combo au lineup très changeant a été associé à divers évènements macabres : le suicide au fusil du bien nommé Dead en 1991 (qui avait gentiment laissé une petite note disant "Excuse all the blood", merci de penser aux femmes de ménage) dont une photo a été utilisée comme pochette du bootleg "Dawn of the Black Hearts" ; l'ouverture en 1992 du magasin Helvete par Euronymous à Oslo, repaire d'une scène black-metal underground activiste à qui l'on doit quelques églises brûlées et à laquelle appartenait Faust, alors batteur d'Emperor, emprisonné en 1994 pour le meurtre d'un homosexuel -- au même moment, le chanteur/guitariste Samoth comparaissait pour incendie criminel ; l'assassinat en 1993 d'Euronymous, guitariste historique du groupe, par Varg Vikernes, alias Count Grishnackh, connu pour son projet solo Burzum, recruté pour l'enregistrement de "De Mysteriis Dom Sathanas", et dont le séjour en prison nous aura offert l'essai "Vargsmal", la bouillie nazillonne néo-paganiste la plus abjecte depuis "Mein Kampf".


"The race hygiene institute in Oslo was taken down after the second World War and all research results were destroyed because they were "Nazis"." Le pire usage des guillemets que l'on ait jamais vu.

Dieu merci, en plus d'être une sorte de version sanguinolente et décalée de la série Dallas, l'histoire de Mayhem nous aura aussi offert certains des attentats sonores les plus sombres de l'histoire du black-metal, et la contribution du groupe à ce style, initialement le genre musical le plus menaçant de la planète (des groupes comme Emperor et Dimmu Borgir ont contribué à un certain changement de couleur musicale dans les premières années du XXI° siècle, mais d'autres combos comme Blut Aus Nord, Arkhon Infaustus, The Amenta ou Svart Crown ont contrebalancé cette tendance, soit en revenant aux racines du son black-metal, soit en le métissant de death-metal et/ou de quelques touches d'indus pour le rendre encore plus nerveux et agressif).

Attention, le titre de cet album n'est pas une métaphore mais un avertissement.

Mayhem, ce sont quelques EPs et albums restés dans les mémoires. "Deathcrush", en 1987, a fait découvrir au monde une sorte de black-metal encore teinté de thrash, obscur et grésillant, enregistré avec un son de garage sale et glauque comme un concert de l'Orchestre National du III° Reich en Mezzerschmidt majeur -- si cette blague fait crever de rire un obscur petit post-adolescent national-socialiste boutonneux qui serait tombé par hasard sur Modern Zeuhl, j'estimerai que j'ai réussi mon coup. "De Mysteriis Dom Sathanas" (1993), de par la voix ahurissante d'Attila Csihar, les ténèbres intenses de la musique (qui n'a jamais eu un léger frisson en écoutant la chanson "Freezing Moon" ?), l'histoire chargée du groupe, et les thèmes abordés, est un album qui est resté dans les annales du black.

Une des pochettes les plus connues de l'histoire du metal. (Non représentées : les flammes qui dévorent l'église.)

Des années plus tard, la musique du groupe est restée menaçante (bien que ses membres semblent "vaguement" plus sages dans la vraie vie). En 2004, "Chimera" est un album qui marque un renouveau surprenant et poisseux dans un black-metal paradoxalement marqué par une volonté nette de respecter l'esprit "old-school" ; cette tendance se confirme encore, avec un brio remarquable, dans le successeur "Ordo ab Chao", en 2007.

Et, entre ces deux périodes, déjà remarquables, il y a l'œuvre qui, selon moi, est la pierre de voûte de Mayhem, et qui, en plus, est symboliquement sortie l'année du millennium (et non du millénaire, qui a commencé l'année suivante, car l'année zéro n'existe pas, bande d'idiots), "A Grand Declaration of War", une œuvre expérimentale, brutale, poisseuse, totale.

Tiens, prends ça dans ton z'oreille.

Tout dans cet album est lourd, sombre, oppressant. Dès le premier titre, la couleur est annoncée : après une introduction froide et guerrière, on n'entend plus que des roulements de caisse claire et une voix inversée en fond, sur lesquels la voix de Maniac déclame "Christendom, religion of pity, God of the sick". La guerre est annoncée. Guerre contre qui, contre quoi ? Contre le conformisme, contre la pensée unique, contre l'idiotie du genre humain, contre l'atrocité, contre le froid glacial du zeitgeist. Cette guerre est totale et sans concession ; elle ne s'encombre pas de standards, de formes, de règles. Pas de conventions de Genève en art. Que le sang impur des empêcheurs de révolutionner en rond vienne abreuver nos sillons.


"In The Lies Where Upon You Lay", dissonante, mi-hurlée mi-scandée, est une des chansons de black-metal les plus innovantes de son temps, et sans même nous laisser le temps de nous en remettre, Mayhem nous crache au visage "A Time to Die", une minute quarante-huit de brutalité suintante, froide comme la lame d'un poignard. Maniac vomit sa haine guerrière ("My army of pureness will crush your idols") sur des guitares acérées -- voir comparaison précédente -- et une batterie impitoyable. Suivent les deux parties de "View from Nihil", une marche dévastatrice, résolument hostile ("I shall lay my sword upon your throats"), aux riffs chirurgicaux soutenus par certaines des parties de batterie, et notamment de double pédale, les plus rapides jamais entendues sur un disque ; Hellhammer mérite décidément bien son nom.


Cette première partie d'album se conclut sur le riff qui l'a vu naître, puis l'explosion. Le silence. Un long sifflement. L'insoutenable poids du vide. C'est une voix chuchotée, étrangement métallique, qui nous reprend par la main, pour nous emmener en terra incognita. Lente rythmique de batterie synthétique, froides sonorités lorgnant sur l'indus ambient, souffles glaciaux : "A Bloodsword and a Colder Sun", longue litanie dark-électro, nous laisse hébété, incapables de bouger. On ne comprend plus ce qui se passe. Le monde entier s'est effondré ; la guerre fait encore rage sous nos scalps tandis que nous marchons sur des ruines. Il fait de plus en plus froid. En se calmant, la musique est devenue encore plus extrême.


Sur "Crystallized Pain in Deconstruction", la haine revient. Elle est encore plus rude et inconfortable, parce qu'on sait désormais où elle prend place. Ces quatre minutes de black expérimental sont une création des plus bizarres, complexes, tordues. Jamais le temps de se reposer, jamais le temps de s'habituer. D'autant que ce sursaut de rage retombe vite, et c'est une souffrance plus intériorisée qui suinte de "Completion in Science of Agony" et ses presque dix minutes de supplice languissant, black-metal mid-tempo aux sonorités d'un autre monde, au parties de chant décalées, où les guitares semblent hurler le même message que le chant ("Birth is pain"). Après six minutes, on croit en voir le bout, mais d'étranges ambiances post-industrielles nous privent de tout repos véritable, et lorsque le chœur inquiétant d'on ne sait quels Cavaliers de l'Apocalypse viennent annoncer le retour de Maniac, c'est une nouvelle vague de froid qui nous submerge.


"To Daimonion" vient conclure cette œuvre décalée et métamusicale sur une étrange note, discrètement malsaine, comme le réveil d'un cauchemar ("I remember the future... A new beginning of time.") Et tandis que l'on reste là, prostré, à se demander ce qui vient de se produire, un écho de guitares dégoulinantes et de double pédale incisive revient nous hanter en bonus track, comme pour rappeler à notre mémoire le traumatisme des évènements récents.

J'entends déjà hurler les puristes de toutes les chapelles, pour qui le vrai Mayhem est très loin de ces expérimentations dégénérées -- cet album n'a d'ailleurs pas toujours été très bien accueilli, "bizarrement". En attendant, il est une œuvre osée et terriblement rentre-dedans. Un petit objet malsain et agressif, "un truc pas câlin qu'a toujours super-faim", qui a accompli avec brio ce que Morbid Angel a minablement raté une dizaine d'années plus tard. Enter The Void.



Site officiel : http://www.thetruemayhem.com/

MySpace : http://www.myspace.com/officialmayhem


Une interview intéressante d'Attila Csihar (de retour dans Mayhem pour l'album "Ordo Ab Chao") par TheDecline, sur LesEternels.net : partie 1, partie 2

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